Depuis très longtemps, et dans de très nombreux pays, le taux d'activité de la population est stable (voir les statistiques de l'Organisation Internationale du Travail), et inférieur à cinquante pour cent – si nous prenons en compte la seule tranche des 15-64 ans, elle est légèrement supérieure et si nous regardons feu l'U.R.S.S alors oui elle est élevée mais ce système était basé sur le travail pour tous ou sur le tous au travail. Tout ce qui se dit sur l'emploi, chômage inclus, et ses mutations depuis de très nombreuses années n'en est pas moins vrai, bien que de peu d'importance au regard de la relation entre le taux d'activité, la force de travail employée ou disponible, et le reste de l'économie, c'est à dire, la production, la distribution et la consommation. Cette force, tout comme la gravité, est une constante.

   Par ailleurs, le problème de l'économie, ou pour le dire plus justement, les dénommés problèmes économiques, ne sont pas d'ordre économique. Il n'y a pas de problèmes de production, l'homme transforme la nature, crée des objets et des idées, offre des services, et valorisent le tout, en sus de leurs valeurs d'usages, sans cesse et, j'irais même jusqu'à dire, sans avoir besoin d'être contraint à le faire. L'idée d'une sous-production est un mythe dangereux, capable d'enfumer le véritable problème anthropologique qu'est la surproduction : une transformation si grande de l’écosystème qui nous a vu naître qu'elle en vient à le détruire, et nous avec lui. La consommation ne peut pas être un problème en soi puisque chacun consomme autant qu'il le peut, jusqu'à s'en rendre malade, s'il en a les moyens. Nous avons, tout de même, un problème de redistribution de la richesse créée mais, il me semble, que l'inégalité est de l'ordre des problèmes sociaux plus qu'économiques. Pour certain, les inégalités sont même le moteur de la création de richesses (cf François Facchini Inégalités et croissance, Séminaire S2I, Jeudi 3 Juin, 2010. Ou, plus simplement, ce cours de l'académie de Grenoble Les relations entre croissance et inégalités). Sans doute qu'une redistribution des richesses par trop inégale puisse engendrer un problème économique, dans le sens où elle nuirait à la production. De trop grandes inégalités peuvent mener, et mène bel et bien dans le cadre de l'économie localisée, à l'impossibilité de reproduire la force de travail (maladie, mort) ou au refus de celle-ci d'être utilisée. Mais vous pourriez redistribuer l'intégralité de la richesse créée aux travailleurs de façon égale (ce qui est aller plus loin que de la répartir de façon équitable) que vous n'en auriez pas pour autant résolu nos soi-disant problèmes économiques : il vous resterait encore à partager cette richesse avec ceux qui ne travaillent pas, ceux qui, dans leur vie, ne valorisent rien. Et pour ce faire, il faut nous demander comment répartir plus équitablement la richesse, non pas au sein de la population active, sinon à l'intérieur de la population tout court, c'est à dire qu'il nous faut savoir comment, et pour qui, financer le chômage et l'inactivité. (Sachant par ailleurs que l'activité se nourrit sans cesse de l'inactivité, par exemple ici les inactifs bénévoles)

    De tout temps capitaliste, le marché du travail, dont la taille équivaut au taux d'activité, n'accueille ou n'attire, bon an mal an, qu'une minorité de la population ou, au mieux, une petite majorité de la population en âge de travailler. La question qui se pose alors à nous, puisque nous ne pouvons pas tous être en emploi, est de savoir comment démarchandiser l'être humain, et notamment dans nos représentations collectives, lors de nos choix politiques. Il me semble qu'il s'agit donc de questionner l'état démocratique, plus qu'économique, d'un pays pour répondre aux problèmes économiques. La politique, l'art du vivre ensemble, est-elle faite par le peuple et pour le peuple? Mais si la marchandisation du monde, le projet capitaliste et son corollaire méthodologique qu'est l'utilitarisme, a bel et bien accélérée l'individualisme (voir Individualisme sur wikipedia par exemple), voire l'a créé, la marchandisation de l'individu ne l'a pas seulement aliéné (de ses outils de production), elle l'a aussi libérée, elle l'a émancipé de ses contraintes sociales passées : en se vendant, la femme s'est libérée de son père et de son mari grâce à l'argent qui lui permet de choisir ses besoins et ses relations, de même que le vassal vis à vis de son seigneur ou l’amoral face aux guides spirituels. Et cette émancipation de l'individu permise par sa marchandisation ne doit pas être élimée en même temps que cette dernière, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain comme on dit, mais elle doit, au contraire être approfondie.

    Au vu de ce que nous avons fait remarqué, les problèmes économiques auxquels l'individu est confronté – emploi, pouvoir d'achat – peut se résumer a une seule grande question économique essentielle : l'analyse de la répartition sociale des richesses, considérées comme l'ensemble des choses, des qualités, des créations et des relations auxquelles nous assignons une valeur monétaire. Et pour être plus précis, il nous faut savoir qui décide de cette assignation, comment et pourquoi. Il me semble que, dans une démocratie, le pouvoir de désigner ce qui mérite d'être valorisé monétairement appartient au peuple (ce qui ne signifie pas nécessairement à l’État) puisque la possession de monnaie permet de faire des choix souverains. Mais dans la vraie vie, qui détient ce pouvoir ? Et, a contrario, à qui refuse-t-on la reconnaissance de son appartenance au peuple, dans le sens où il subit une valorisation extrinsèque, comme nous refusions jadis à « l'africain » ou à « l'indien » son appartenance à l'humanité et, donc, le droit à se gouverner soi-même ?